mardi 6 décembre 2016

13 Hours (Chuck Hogan/Michael Bay)


Remember the Alamo! 

…. 13 Hours : The Secret Soldiers of Benghazi réalisé par Michael Bay évoque bien évidement le siège de Fort Alamo, sorte de Batailles des Thermopyles made in Far West, dont l’algorithme métaphorique est profondément encodé dans l’imaginaire collectif étasunien (et + si affinités). 
Alamo est un conflit de civilisation : liberté contre tyrannie, démocratie versus despotisme, Protestants contre Catholiques, Nouvel Ordre culturel des U.S.A versus celui du Mexique, Anglo-Saxons contre l’hybridation raciale d’indiens et d’Espagnols. Et enfin les forces du Bien contre celles du Mal.*
Une violence très cinématographique voire, vidéo-ludique mais qui ne fait pas mystère de sa létalité
« Un film d’horreur » comme le laissera échapper Kris "Tanto" Paronto (alias Pablo Schreiber) l’un des membres du GRS - la société militaire privée chargée de protéger l’enclave secrète de la C.I.A. surnommée « L’Annexe » - tant la déshumanisation des assaillants et leur nombre font penser à une horde de zombies**. Un traitement qui rappelle d’ailleurs celui qu'applique John Carpenter dans son film Assaut.

Expression de la Manifeste Destiny*** comme l’était déjà le fort d’Alamo, la résistance des mercenaires américains dans la nuit du 11 au 12 septembre 2012 est un condensé de la théorie du choc des civilisations. Mais paradoxalement, et de manière peut-être inattendue, Michael Bay et son scénariste Chuck Hogan (la trilogie La Lignée écrite avec Gillermo del Toro, ou encore le roman dont s’inspire The Town de Ben Affleck, etc.) semblent mettre en avant l’inanité de la présence américaine en Libye.
Le cross training, un point d'entrée que partage 13 Hours et la Bataille des Thermopyles via 300
Aucune des tractations des barbouzes de la C.I.A. n’aboutira, à aucun moment les membres du GRS ne savent qui est un « ami » ou qui est un « ennemi », les renforts (fort maigres) attendus ne peuvent rien faire sans les autochtones, la protection du diplomate (par l’armée officielle) est homéopathique, etc
Et si les mercenaires du GRS sont des patriotes (le tatouage de « Tonto » est sans équivoque voir infra), ce sont surtout des gens venus pour gagner leur croûte, un point sur lequel appui sensiblement le film. 

Et si la seule manière de s’en sortir c’est d’aller faire la guerre, on peut se poser des questions sur la viabilité de la civilisation que l’on représente.
Des grands dentelés qui laissent entrevoir le drapeau U.S !!
Alors, critique de l’Administration Obama, comme le laisse supposer la récupération du film par les Républicains pour déstabiliser, 4 ans après, Hillary Clinton alors Secrétaire d’Etat des Etats-Unis

Richard Slotkin disait à propos de l’Ouest : « Finalement, la culture dans son ensemble en viendra à se rappeler de l'Ouest en terme d'images cinématographiques et à valider ses représentations nouvelles en les comparant à l'autorité des conventions génériques » ; il faut croire que l’Histoire (avec sa hache majuscule) contemporaine est en passe d’être uniquement apprise - elle aussi - via un détour obligatoire par les salles obscures. 
On se retrouve ainsi dans une "boucle" : ce ne sont plus les causes qui produisent des effets, ce sont les effets (ici une fiction) qui agissent sur les causes (ici l'Histoire) et qui par « niveau d'organisation » (aurait dit Henri Laborit) s'auto-régulent, et produisent de l'Histoire et pas simplement des histoires. 

…. En tout cas une chose est sûre, ce film**** qui dure presque 2h30, a réussi me faire passer un excellent moment que je n’ai pas vu passer (sic)
Et s’il s’inspire de faits réels comme il n’oublie pas de le rappeler (voir supra) la focal cinématographique le transforme (comme tout ce qui passe par elle) - en ce qui me concerne - en une fiction, appréciée comme telle. 
Une distribution de choix (dont James Badge Dale vu dans l’excellente série télévisée Rubicon : Pour en savoir +), des idées de mises en scène bien vues, et un souffle épique remarquable permettent à ce long-métrage de tirer son épingle du jeu. 
Après No Pain No Gain (Pour en savoir +) aussi inspiré d’une histoire vraie (et avec lequel il partage un attrait pour les corps musclés : Pour en savoir +) c’est le deuxième film de Michael Bay, un cinéaste dont j’entends pis que pendre de son « cinéma de destruction massive » (mais dont je ne connais pas vraiment la filmographie), que je recommanderai à ceux qui veulent passer du bon temps devant un écran.

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* D’après Paul Hutton. 

** L’un des secteurs autours de L’Annexe est d’ailleurs surnommé « zombiland ».

 *** La Destinée Manifeste des Etats-Unis qui est de se « répandre à travers tout le continent pour assurer le libre épanouissement de millions de personnes », cette expression - forgée au XIXe siècle par John Lee OSullivan - recouvre « aujourd’hui » la vocation que les Etats-Unis ont à répandre le progrès dans le monde.

 *** 13 Hours s’inspire d’un livre écrit par Mitchell Zuckoff et les membres survivants du GRS.

lundi 5 décembre 2016

Le protocole Pélican (Marazano/Ponzio) Dargaud

…. Sur fond de relativisme scientifique et de théorie du complot, Richard Marazano & Jean-Michel Ponzio croisent les idées et les références (parfois introduites à coup de marteau : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley). 
On ne peut pas en effet ne pas penser aux différentes expériences de psychologie expérimentale que l’on connaît, ne serait-ce que par osmose : Stanford, Milgram (pour ne citer que les plus connues) en lisant Le protocole Pélican
Un protocole dont on ne saura rien, sinon que la fin justifie les moyens de faire une omelette en cassant des œufs. Une poignée de scientifiques – sous la coupe d’un fac-similé 2.0 d’un HAL clarcko-kubrickien – est à la recherche d’un mème.
Le mème est à la civilisation ce que le gène est à l'évolution. C'est un élément de code culturel, cognitif, symbolique ou pratique, soumis à la sélection naturelle et donc, vivant !
Disons pour simplifier que le mème est une idée qui à l'instar de l’œuf de Samuel Butler utilise la poule pour se dupliquer ; le mème lui se sert des êtres humains pour le faire.
…. Peu amateur d’une manière générale du style dit photo-réaliste utilisé par Jean-Michel Ponzio (lequel se sert de modèles qu’il photographie, pour ensuite encrer numériquement ce qui deviendra ses personnages) qui tient plus du roman-photo (Pour en savoir +) que de l’idiome pratiqué par le Neuvième Art, force m’est de reconnaître qu’il dote pour le coup cette histoire de l’ambiance adéquate. Entre froideur et malaise, la curiosité et les circonstances (les 4 tomes étaient disponibles à la médiathèque) ont fait que j’ai lu cette tétralogie d’une traite. Ce que je n’aurais peut-être pas fait au rythme annuel de sa publication, et si j’avais dû acheter chaque album. (Ce qui en dit surement plus sur moi que je ne le voudrais)
…. Récit de S-F postmoderne (et « post-11 septembre »), Le protocole Pélican s’intéresse plus aux bouchons qu’à l’automobile, et j’ai l’impression qu’il arrive à ses fins.

dimanche 4 décembre 2016

Unforgotten, le passé déterré

.... Courte série télévisée britannique (6 épisodes), Unforgotten, le passé déterré - au sous-titre révélateur - apparaît, si on en reste à l'argumentaire scénaristique, comme un whodunit (kilafé) des plus conventionnels. 
Cependant, le résultat est au final (inattendu) une histoire à la mécanique très précise, tout autant que l'histoire de quelques personnages fort bien écrits. 

Astucieuse, la série vaut également pour sa distribution "trois étoiles" dont je ne connaissais que Nicola Walker (vue dans l'excellentissime série MI5 (aka Spooks). 

Unforgotten est - en définitive - une série que je n'aurais pas aimée ne pas voir.

samedi 3 décembre 2016

Bal tragique à la Concorde, Les derniers jours du paradis

Bal tragique à la Concorde 
Auteur : S.P.Q.R
Éditeur : Balland, 1985
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…. Ecrit sous pseudonyme (probablement pour capitaliser sur l’idée qu’il a été écrit par un haut fonctionnaire, voire un ministre), ce thriller de politique-fiction imagine la vacance de l’exécutif hexagonal dans des proportions jamais envisagées par la Constitution.
Pas désagréable, ce roman soufre pourtant d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de collectionner quelques erreurs qui, si elles n’entachent pas la lecture proprement dite, ramènent le lecteur (averti) à sa condition.
En outre, si à l’époque l’auteur (alias Jérôme Nobécourt) pouvait faire l’économie de nous présenter 90% de ses protagonistes, plus de 30 ans après, nombre d’entre eux ne sont plus sur le devant de la scène politique, et la trace qu’ils y ont laissée n’est peut-être plus aussi fraîche qu’elle l’était alors pour quiconque n’aurait pas vécu les années 1980.

En tout cas, il est cocasse de lire Bal tragique à la Concorde tout en ayant en tête certaines révélations (dont le grand public prendra connaissance au cour des années 1990) sur un ministre de la Défense d’alors, dont la place dans ce roman est la pierre angulaire de l’intrigue.


Les derniers jours du paradis 
Auteur : Robert Charles Wilson 
Éditeur : Denoël, 2014 
Traduction : Gilles Goulet 
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…. Uchronie subtile, Les derniers jours du paradis est un roman qui distille des molécules d’angoisse de fort belle manière et avec beaucoup de conviction. 
Fuite en avant ininterrompue (ou presque) d’une poignée d’américains qui en savent trop, mais pas suffisamment ; Robert Charles Wilson propose un roman tendu, paranoïaque et glocal. 

Divertissant, voire plus si affinités !

mardi 29 novembre 2016

SICARIO (Taylor Sheridan/Denis Villeneuve)

Un commentaire™© sur le film SICARIO avec de vrais morceaux de spoilers dedans !
SYNOPSIS
La zone frontalière s’étendant entre les États-Unis et le Mexique est un territoire de non-droit où les trafiquants de drogues internationaux imposent leur pouvoir. 
Un agent du FBI idéaliste découvre ce monde brutal en assistant les membres d’un groupe d’intervention du gouvernement qui l'ont enrôlée dans leur plan pour provoquer la chute d’un des patrons des cartels mexicains 
…. Bien sûr, savoir que Taylor Sheridan le scénariste de Sicario a comme projet d’écrire une trilogie sur le « Nouvel Ouest »* a orienté le regard que je porte sur le film du réalisateur Denis Villeneuve. 
Toutefois, la charge symbolique, l’importance des fantômes sémiotiques ; comme c’était le cas sur Comancheria (que j’ai vu avant Sicario : Pour en savoir +), dans lequel on peut voir un Lone Ranger accompagné de son fidèle Tonto, tout deux vieillissants, pourchassant les frères Toby & Tanner Howard, écho des « bandits d’honneur » du Far West** qui, dès les années 1870 s’attaquaient au côté sombre du capitalisme moderne (Cf. Jesse James***), or donc ce terreau mythologique - une fois encore labouré - ne pouvait pas ne pas m’apparaître. 
…. Premier segment d’un triptyque donc, Sicario met en scène une ville frontière typique du folklore lié au Far West, où la loi n’était pas encore totalement présente, et ayant encore un pied dans la Wilderness****
Ici Ciudad Juárez bien que située au Mexique occupe ce rôle. 

Dans la mythologie de la Frontier, la fondation d’une communauté ou la pacification d’un territoire, n’est pas le résultat d’une concordance de volontés individuelles autour d’un contrat commun mais plutôt, un processus rendu possible grâce à l’action violente d’un homme. Un maverick, qui demeurera étranger à la communauté fondée, et dont le destin est de tomber « comme une douille vide » (d'une manière ou d'une autre) une fois son action accomplie (pour paraphraser Hegel), en tant qu’il abolit ses propres conditions d’existence. 
D’où le thème très prégnant de l’errance au cœur de la fiction étasunienne.
Un désert filmé ici comme un être vivant & en tout cas hostile - tout comme la ville de Juárez  - est omniprésent dans Sicario, tout comme dans nombre de western et non des moindres
Cet homme est aussi, selon la formule, « un homme qui connaît les Indiens », dont la matrice fictionnelle est Natty Bumppo alias Bas-de-cuir, le héros de James Fenimore Cooper. 
Le héros de la Frontier par excellence. 
Un archétype qui a évolué au travers d’incarnations successives, comme le veut la tradition (pour n’en citer que deux) : en détective hard-boiled ou encore en vigilant***** urbain.
La chevauchée vers le "fort" sous la protection des "Tuniques bleues"
Et aujourd’hui cet archétype ne s’attaque non plus aux Indiens, ni aux criminels armés de Thompson, mais aux cartels de la drogue. 
Et si l’ennemi a changé, les modalités du combat passe toujours par ce que Richard Slotkin a appelé « la régénération par la violence ». 

…. Si Soldado, la suite annoncée de Sicario, est de la même trempe que le film de Denis Villeneuve, l’avenir s’annonce radieux pour les amateurs de bons films. 

À ce propos, la mise en scène de Villeneuve n’est pas non plus étrangère à la réussite de Sicario
Je ne citerai qu’une scène qui je crois donne bien le ton du talent du cinéaste. C’est celle où Reg (Daniel Kaluuya), le coéquipier de Kate Mercer (Emily Blunt) l’agent du FBI qui sert de « candide » au spectateur, sort prendre l’air au tout début du film, juste après la découverte des corps momifiés cachés dans la maison. 
La caméra le suit, et permet d'enchaîner avec fluidité et un naturel déconcertant sur le climax d’une séquence d’ouverture d’une incroyable intensité. 
Et le reste du film est du même tonneau, entre mise en scène virtuose et symbolique efficace.
The Punisher alias Alejandro Gillick (Benicio del Toro)
Je me dois de ne pas oublier non plus de citer Jóhann Jóhannsson, dont la musique est un élément essentiel à la mise en scène, et dont le thème lancinant n'est pas sans évoquer celui de Les Dents de la mer

…. En définitive, il ressort que Sicario est bien plus riche que ce que mon commentaire met au jour (et la meilleure adaptation cinématographique du personnage de l'éditeur Marvel : The Punisher), mais je voulais surtout explorer l’aspect « Nouvel Ouest » - revendiqué par Taylor Sheridan - et de ce côté-là (mais pas seulement), la réussite est totale.
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Où l'humanité des uns, dessine en creux l'inhumanité des autres

* Taylor Sheridan : « Sicario et Comancheria sont les deux premières parties d'une trilogie qui va s'achever avec Wind River, mon prochain film (NDLR : une chasse au tueur dans l'Utah avec Jeremy Renner et Elizabeth Olsen). C'est une exploration de la nouvelle frontière américaine, des conséquences de la conquête de l'Ouest que nous subissons encore aujourd'hui. L'Arizona dans Sicario, le Texas de l'Ouest dans Comancheria. » (Source)

** Le Far West est ici à comprendre comme l’expression du mythe fondateur de la Frontier, de l’Ouest. J’utilise le terme américain de « Frontier » (majuscule + italique) au lieu de celui francophone de « frontière » dont l’équivalent étasunien est « border ».
La Frontier c’est cet espace théorisé par l’historien Frederik Jackson Turner dès 1893, raconté par Theodore Roosevelt (notamment dans les 4 tomes de The Winning of the West) ou encore par Buffalo Bill au travers du Wild West Show, voire par Owen Wister (auteur entre autre de The Virginian) – liste non exhaustive. Autrement dit un territoire initiatique, la matérialisation métaphysique de l’esprit civilisateur qui s’impose par la force, un hiéroglyphe d’où l’homo americanus émerge. Donc rien à voir – ou presque – avec la frontière qui délimite deux pays de part et d’autre d’icelle.

*** À propos des « bandits d’honneur », ce n’est sûrement pas qu’une coïncidence si Nick Cave & Warren Ellis qui ont travaillé sur la musique du film de Ron Hansen et Andrew Dominik, intitulé : L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (2007) ont aussi travaillé sur Comancheria, le second volet de la trilogie de Taylor Sheridan.

**** La Wilderness - héritage des Puritains - est un lieu encore inapprivoisé, un no man’s land, où vit le Mal.

***** Le vigilant, dont le schéma actanciel participera à l’élaboration du justicier masqué puis du super-héros, a probablement vu le jour dans le film de D.W. Griffith, Naissance d’une nation (Pour en savoir +).

lundi 28 novembre 2016

SWAMP THING #88 (Rick Veitch & Michael Zulli)

…. L’histoire est assez connue, au début des années 1980 Alan Moore déjà auréolé d‘un Eagle Award (du meilleur scénariste 1982) reçoit au printemps 1983 un coup de fil de Len Wein scénariste américain et – à ce moment-là –responsable éditorial chez l’éditeur DC Comics. Moore qui habite en Angleterre, croit d’abord qu’il s’agit d’une blague de David Lloyd (avec qui il travaille sur V for Vendetta pour le magazine britannique Warrior), mais Wein insiste.

Il lui propose en substance, de reprendre l’écriture d’un des personnages de l’éditeur américain, en l’occurrence Swamp Thing (alias la Créature du marais). Personnage qu’il a par ailleurs co-créé en 1971/1972 (avec Bernie Wrightson) et qui est alors publié dans une série mensuelle à suivre intitulée The Saga of Swamp Thing. Un titre qui a vu le jour en 1982 pour capitaliser sur la sortie du film réalisé par Wes Craven (sobrement intitulé Swamp Thing : Pour en savoir +), et qui ne figure pas à l’époque, sur la liste des meilleures ventes de la maison d’édition new-yorkaise. 

 « Lorsque j’ai repris le personnage de Swamp Thing, j’ai essayé de trouver le moyen de lui donner une forme nouvelle sans rien changer de la continuité admise, le transformer de ce que je voyais comme un personnage très limité en quelque chose qui ait bien plus de potentiel narratif » déclarera Moore à Peter Bebergal pour la revue The Believer en juin 2013. 
Moore applique à ce personnage de seconde zone, la même méthode innovante (pour l’époque) qui lui a si bien réussie sur Marvelman (qu'il écrit à l'époque pour Warrior). 

On connaît la suite de l’histoire : Moore arrive sur le titre au numéro 20, termine les intrigues en cours et dès le numéro suivant (La leçon d’anatomie) redéfini le personnage principal, et réoriente le titre en en faisant un titre d’horreur au succès critique et public grandissant & incontestable. Swamp Thing devient aussi (à partir du numéro 31) la première série mensuelle de DC Comics à s'affranchir du sceau de la Comics Code Authority. Un pari risqué à l’époque. 

Une série dont on s’attend qu’elle n’ait aucun tabou. 

À partir du numéro 65 - la série est devenue entre temps Swamp Thing, tout simplement - c’est Rick Veitch, qui a déjà travaillé sur la série avec Moore qui en reprend l’écriture suite au départ (volontaire) de ce dernier qui considère avoir fait le tour des personnages. 

…. Lorsqu’il entame son second arc narratif (Swamp Thing #80), Rick Veitch envoie la Créature du marais, par l’intermédiaire d’une race extraterrestre qui craint son pouvoir, à travers le temps. 
Un périple au cours duquel il rencontrera plusieurs personnages de l’écurie DC Comics (Sergent Rock et la Easy Company, Enemy Ace, etc.). 
De son côté Abby, sa compagne, vivra aussi quelques turpitudes auxquelles seront mêlés le Sandman de Neil Gaiman, John Constantine, ou encore le Phantom Stranger (etc.) ; finalement Swamp Thing devait revenir dans son présent (au numéro 92) pour assister à la naissance de son enfant, et pour y affronter son pire ennemi Arcane
Mais cet affrontement aurait dû avoir des modalités différentes de ce à quoi on aurait pu s’attendre, grâce à l’une des rencontres qu’avait fait la Créature du marais lors de son voyage dans le Temps.
Or donc, dans le numéro en question (#88), qui se déroule en l’an 33 après J-C, Swamp Thing n’y rencontre rien de moins que Jésus en personne. 

L'histoire écrite par Veitch, intitulée « Morning of the Magicien », et qui n’a pas eu l’aval de l’éditeur, n’est, en tout cas jusqu’à maintenant, jamais parue. 
Une rumeur persistante, formée à partir d’une interprétation erronée (certainement) du crayonné de la couverture (dessinée par Veitch lui-même), voulait que Swamp Thing eut été le bois dont on fit la croix sur laquelle le Christ fut crucifié. 
Mais si on regarde attentivement cette planche, on peut voir que se dessinent clairement, en arrière-plan, les trois croix bien connues, dont celle du Christ
Le scénario que j’ai lu (voir lien infra), dont tout laisse croire qu’il est de Veitch lui-même, et les planche dessinées par Michael Zulli (dont ce devait être le premier travail pour DC), racontent donc une tout autre histoire …...
…. En effet, dans la version du scénariste étasunien, les Rois mages qui ont rendu visite à Jésus lors de sa naissance, sont en fait trois sorciers venus s’assurer à l’époque qu’il ne posera pas de problème (à leurs plans diaboliques suppose-t-on) au cours de son existence. 
Trente trois ans plus tard, s’apercevant qu’ils ont fait une terrible erreur, ils invoquent un démon (Bilial) afin de la réparer. 

Pendant ce temps, Marcus le Gladiateur d’or (The Golden Gladiator, un personnage de DC), promet à Marie-Madeleine qu’il va tout faire pour sauver Jésus lorsqu’on lui demandera de l’arrêter. Mais Bilial s’empare du corps de Marcus

Pendant ce temps, Jésus médite sur le Mont des oliviers, alors que Swamp Thing y arrive sous la forme d’une olive**
À noter que dans le scénario tout laisse croire que Jésus est tout à fait conscient de la présence, voire des pensées de Swamp Thing à ce moment-là.
Swamp Thing prend ensuite la forme d’une plante et « pousse » près du Christ, puis déverse un « suc » dans une coupe - qui deviendra le Graal - qui se trouve devant Jésus

Un montage alterné montre ensuite Swamp Thing en train de s’interposer entre Marcus (possédé par Bilial) et Jésus mais hors de sa vue, alors que ce dernier porte à ses lèvres le Graal (qui contient donc un peu de Swamp Thing dedans). 
Il y a tout lieu de croire que Veitch suggère ici un moment intime très connu de la geste de la Créature du marais
Mais aussi que nous assistons à une eucharistie. 
Et si mon interprétation est exacte on peut aisément comprendre la frilosité de DC Comics à publier cette histoire. 

Marcus est délivré du démon, Jésus arrêté, Ponce Pilate s’en lave les mains, etc., jusqu’à la crucifixion.

Rich Veitch ambitionnait avec cet arc de donner une sorte de cohérence à plusieurs points de l’univers surnaturel de DC Comics, on voit par exemple lors de l’exorcisme de Bilial, Etrigan (le démon rimeur) être recraché par celui-ci, ou encore (cohérence interne à l'arc qui va à rebrousse-temps) Joseph d’Arimathie recueillir le sang du Christ dans le Graal, et y déposer un morceau d’ambre qui apparaît tout au long de cet arc narratif.
…. Selon Rick Veitch il avait, avant de lancer cette aventure, donné oralement une version du scénario à Karen Berger (alors editor de la série) et à Dick Giordano (alors executive editor chez DC). Autrement dit des individus ayant un pourvoir décisionnel sur l'avenir du titre. 
Lorsque Giorodano reçu le tapuscrit du scénario, il le fit lire à Jenette Khan qui était à cette époque la présidente et l’editor-in-chief de DC Comics, autrement la « seule maître à bord après Dieu » de la maison d’édition. 
C’est cette dernière qui mettra son veto, alors même qu’au moins dix-neuf pages avaient déjà été dessinées par Zulli au moment de sa décision. 

En l’apprenant, Veitch discute, écrit même un mémo pour défendre son scénario, envisage sérieusement de démissionner mais accepte quand même de revoir son script, puis d’en réécrire un nouveau – en une semaine chrono pour respecter les délais de parution – mais rien n’y fait, DC Comics ne veut pas/plus publier cette histoire. 
Finalement le scénariste claquera la porte. 
(Ultime pied de nez, il donnera comme nom, à une série de comic books de super héros (bien déviants et barrés), qu'il créera le nom de King Hell. Un nom qui devait être celui d'un personnage inventé pour ses futurs projets chez DC

Cela étant dit, il semblerait que quelqu’un chez Warner – qui possède DC Comics – au-dessus de Jenette Khan, se soit définitivement et irrémédiablement opposé à l’idée de publier cette histoire, même avec des ajustements. 
Rétrospectivement on remarquera que ce numéro de Swamp Thing n’est jamais paru alors que par exemple, l’histoire de Warren Ellis (Shoot), tout aussi controversée à l’époque où il écrivait Hellblazer et qui n’avait pas non plus été publiée, l’a été ensuite dans un numéro spécial : Vertigo Resurrected
Un recueil où Morning of the Magicien aurait largement pu figurer.
.... Rick Veitch est comme son prédécesseur sur la série, il se préoccupe autant de la forme, de la structure de ses histoires (regardez la troisième et la dernière planche par exemple) que d’échafauder un plan plus général (des histoires sur plusieurs numéros alors que la mode n’est pas encore aux recueils ou trade paperbacks) et qui englobe d’une manière ou d’une autre l’univers entier dans lequel il fait évoluer ses personnages. 
Ici, je rappelle que nous sommes encore dans une ère pré-Vertigo, Rick Veitch - selon certaines sources - voulait redéfinir l’équilibre entre le Paradis et l’Enfer tel qu’envisagé dans l’univers « Suggested For Mature Readers » de DC Comics
Autrement dit, pour certains titres - dont la lecture nécessitait d’être plus mûr - et plus précisément les séries suivantes : Swamp Thing, Hellblazer, Green Arrow et The Question, Rich Veitch avait en projet d’écrire une histoire qui mettrait en scène les héros éponymes de ces séries dans une histoire (un crossover ?) où le King Hell dont je parlais supra aurait dû avoir sa place. 

 …. Si mettre en scène Jésus était osé, suggérer que Swamp Thing avait pu partager une eucharistie avec le Christ où celui-ci reçoit le « corps et le sang » de la Créature du marais, était un pari encore plus fou ! Surtout au pays de l’Oncle Sam

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*Après Rick Veitch, les scénaristes Jamie Delano et Neil Gaiman devaient, alternativement, prendre la suite avec des histoires de 3 ou quatre numéros chacun.
C’est finalement Doug Wheeler qui prendra la suite après un hiatus de 2 mois, en partie comblé par l’annual n°5.

** En fait Swamp Thing a développé sous l’égide du scénariste de Northampton la faculté de se déplacer à travers la planète grâce à son pouvoir de régénération

On peut lire le scénario (en anglais) de Rick Veitcht, et voir les planches (au stade du crayonné) de Michael Zulli en allant sur le blog 20th Century Danny Boy (Pour en savoir +).

Tout aussi instructif, l'ami Niko (Pour en savoir +) s'est fendu d'un brillant billet sur l'appel du "printemps 83", de Swamp Thing et de Vertigo, et c'est chez Bruce Lit que ça se passe : (Pour en savoir +)

dimanche 27 novembre 2016

L'Histoire secrète tome 33 (J-P. Pécau & I. Kordey)

…. Après la relance de la série Empire (Pour en savoir +) Pécau & Kordey sortent un nouvel atout de leur manche – en l’espèce un trente-troisième tome de leur Histoire Secrète.

Pour quiconque est rompu à l’exercice, ce nouvel album ne réservera aucune surprise. Reste cependant de très chouettes moments ; comme ce combat contre un golem, et d’une manière générale les planches d’Igor Kordey, toujours aussi pleines d’énergie et de trognes dignes d’un « western spaghetti ». 
Jean-Pierre Pécau revisite l’histoire – si tant est que Jésus soit un personnage historique, ce que d’aucuns remettent aussi en cause – au travers les mésaventures des Archontes, ludique comme d’habitude.

Très peu satisfait de la fin (qui n'en était pas une donc) de cette saga fleuve, je m’y suis toutefois replongé alors que je l’avais pourtant trouvée déjà bien trop longue. 
De là à croire que les deux compères ont des ivoires qu’ils utilisent pour captiver les plus récalcitrants des lecteurs il n’y a qu’un pas.

Que je ne franchirai pas vu la levée de boucliers qu'a suscitée l'annonce de ce nouveau tome.

.... Bref je n’ai aucune excuse si ce n’est d’avoir finalement offert cet album, et un fond de curiosité qui m’entraînera sûrement à lire le suivant. [-_ô]