mardi 24 avril 2018

Une assemblée de chacals [S.Craig Zahler]

Sorte de Leatherman©™ culturel, S.Craig Zahler, dont j'avais fait la connaissance via son premier long-métrage, est aussi écrivain.
.... Comme Cormac McCarthy avant lui, Zahler récuse la loi qui irrigue l'Ouest et sa conquête, et qu'a mise en évidence Richard Slotkin, celle d'une « régénération par la violence ». Pour S.Craig Zahler le western car Une assemblée de chacals en est un, se compose essentiellement de deux éléments : le meurtre et l'espace. Un espace rendu ici ascétique par la quasi absence de description ; devenant une Wilderness dans tout ce que le mot à de sauvage, de minéral, de désertique.
Et de dangereux !
Si le motif dont Slotkin a fait la pierre angulaire de son travail est absent, l'idée jumelle que lorsque la stabilité est perturbée par le mal, seul un acte de violence peut rétablir l'ordre, qui irrigue encore aujourd'hui l'imaginaire collectif étasunien, reste de rigueur.

Très violent, âpre, d'une noirceur contagieuse, Une assemblée de chacals est portée, et sauvée, par une écriture  magnifique, que j'ai pu apprécier grâce à la traduction exemplaire de Janique Jouin-de Laurens. Et un sens de l'intrigue vertigineux lorsqu'on prend le temps de regarder les tenants et les aboutissants qui permettent à cette histoire de tenir un peu plus de 350 pages

Faire aussi bien avec aussi peu, est une gageure, un tour de force, qui propulse S.Craig Zahler au firmament de mes auteurs favoris. Alors même que son western, Bone Tomahawk, m'avait laissé un peu nauséeux.    

lundi 23 avril 2018

Pentagon Papers [Steven Spielberg]

J’avais déjà, avec le long-métrage écrit par Taylor Sheridan et intitulé Comencheria [Pour en savoir +], pris l’angle du titre, du moins de son changement lors de son exploitation dans les salles hexagonales, pour montrer en quoi celui-ci pouvait orienter notre regard de spectateur. 

Ou pour le cas présent, nous enfumer.
…. The Post, pénultième film sorti de Steven Spielberg, a donc été distribué en France sous le titre de Pentagon Papers, des « papiers du Pentagone » qui sont pour le coup 7000 pages classées « secret-défense », lesquelles ont été dérobées, puis publiées dans la presse américaine au début des années 1970. Des documents compromettants au sujet de l'engagement au Vietnam des forces armées américaines.

Alors que The Post est quant à lui, le surnom d’un journal, le Washington Post

Quiconque a vu le film en question peut, je crois, dire que le titre choisi pour les salles française est mensonger. Victime probablement de l’invasion des fake news et autre « faits alternatifs » sur lequel il voudrait surfer, en faisant du film un brûlot contestataire et anti-Trump. Et une apologie de la presse indépendante. Ce qu’il est loin d’être ! 

En effet, le film de Spielberg est de bout en bout l’histoire du Washington Post, à un moment donné très précis de son histoire, et ledits « Pentagon Papers », un arrière-plan à peine évoqué. Tout comme le rôle de Daniel Ellsberg, certainement l'un des premiers lanceurs d'alerte connus.

Fer de lance d’un roman national d’appellation américaine contrôlée, « Hollywood » (en tant que label du soft power U.S.) ne manque pas à sa réputation, et réécrit l’Histoire en tentant de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.
Influencé par le zeitgeist en vigueur, le film met en effet scène Katherine Graham (interprétée par Meryl Streep), la propriétaire du Post, aux premières loges de la tourmente qui bouscule la rédaction du journal. En compétition avec le New York Times, journal de bien plus grande envergure, qui le premier publiera une synthèse des 7000 pages, elle sera tiraillée entre faire ce qu’on attend d’un journal libre & indépendant (pléonasme) et l’interdiction de le faire ; imposée par la justice américaine. Une justice américaine qui a par ailleurs sommé le New York Times de cesser ses articles sur le sujet, laissant à son propre quotidien le champ libre. 

On assiste donc au combat de cette femme qui doit aussi s’imposer dans un milieu d’hommes, à la tête d’un journal où elle est arrivée en ayant gagné un concours de circonstances tragiques. 

D’une manière assez subtile il faut bien le dire, Spielberg et ses scénaristes, Liz Hannah et Josh Singer, arrivent à nous faire avaler les compromissions avec les différentes administrations qui ont occupées la Maison blanche, auxquelles madame Graham et son rédacteur en chef Benjamin Bradlee (alias Tom Hanks) ont dû s’abaisser (voir à ce propos Le Monde Diplomatique n°768), sans pour autant les taire, mais en jouant sur le charme des acteurs, et une tout aussi habile dialectique, pour qu’on les avale sans sourcilier. 
Idem pour l’indépendance du journal dans son rapport au pouvoir, dans un film qui montre tout de même l’entrée en bourse d'un quotidien, soi-disant soucieux d’indépendance. Un comble ! 

Cerise sur un gâteau qui n’en demandait pas tant, le film se termine sur une séquence très évocatrice que les amateurs d’Histoire et les cinéphile, ne manqueront pas de relier au fil d’Alan J. Pakula ; Les Hommes du président. Une filiation qui ne joue d'ailleurs pas du tout en faveur du film de Steven Spielberg, bien peu trépidant. 

Et plombée par ses partis pris bien trop politiquement correct à mon goût. Et d’un opportunisme décourageant. 
…. Cocasse paradoxe, le film de Pakula avait en son temps bénéficié d’une traduction, certes digne de ce nom, mais qui en effaçait la portée symbolique, relevée notamment par Douglas Hofstadter (dans son ouvrage traduit en français : Ma Thémagie). Ainsi, « All the President's Men », le titre original est-il une allusion à une célèbre comptine, celle d’ Humpty Dumpty, personnage que l’on croise dans De l’autre côté du miroir (déjà tout un programme), où il est question de « and all the king's men », et dont la totalité éclaire par avance sur le destin dudit président :
Humpty Dumpty était assis sur un mur
Humpty Dumpty est tombé sur le sol dur
Tous les chevaux du Roi, tous les soldats du Roi
N'ont pu relever Humpty Dumpty et le remettre droit.
Ce que ne rend pas aussi bien le titre français. « Mal nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde » a dit un jour Albert Camus.

À vous Cognacq-Jay !

samedi 21 avril 2018

La Ballade de Black Tom [Victor Lavalle]

« À H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. », cet exergue à sa novella dit bien la relation qu'entretient Victor Lavalle avec un écrivain qu'il a lu et aimé, avant de pouvoir être en mesure de comprendre que ce dernier n'était rien de moins qu'un fervent raciste. Après un rejet bien compréhensible, l'auteur de La ballade de Black Tom est en quelque sorte revenu dans le giron d'une des influences les plus notables de la culture de masse du troisième millénaire (et de son précédent, quand bien même n'a-t-il été publié de son vivant que dans des magazines), et à l'instar de Jean Rhys qui, dans La prisonnière des Sargasses, s'empare d'un des personnages secondaires du roman de Charlotte Brontë Jane Eyre, pour en faire l'héroïne du sien, Victor Lavalle s'intéresse lui à Charles Thomas Tester.

.... Corrigeant la parallaxe d'une des nouvelles de Lovecraft, Horreur à Red Hook, Victor Lavalle écrit bien plus qu'un pastiche, ou ce qu'on s'imaginerait volontiers être un règlement de comptes. Il écrit l'une des meilleures novella de la collection Une Heure-Lumière (sous l'une des plus réussies couvertures qu'Aurélien Police réalise pour elle, depuis son lancement), et certainement l'histoire d'épouvante la plus saisissante qu'il m'a été donnée de lire. Âmes sensibles s'abstenir !

Si une grande partie de l'horreur qu'on y découvre tient plus dans les faits que dans la fiction qui nous sont relatés, du moins pour une large partie de la population américaine d'alors, entendu que Victor Lavalle décrit minutieusement et superbement le New York du début des années 1920, période où Howard Phillips Lovecraft y résidait justement, petit à petit la fiction rejoint la réalité pour la dépasser, et nous laisser groggy ! 

Écrivain d'une grande élégance, Victor Lavalle ne se contente pas du terrain idéologique, mais sert une histoire et des personnages qui, je crois, sauront surprendre les plus blasés des lecteurs. La deuxième partie, au titre tout aussi nominatif que la première, entaille encore plus largement la perspective, le prouve avec brio. Une maestria que rend à merveille la traduction de Benoît Domis.

.... Écriture subtile et romanesque, La ballade de Black Tom vaut largement d'être lue pour elle-même, alors même que Lovecraft peut ne pas faire partie de vos lectures de chevet. Et seulement pour la modique somme de 9,90 € !

mercredi 18 avril 2018

Le Club de la fin de siècle [Bethy]

.... Petit bijou commercialisé par les éditions BETHY, à la toute fin du siècle dernier, sous la houlette du directeur de publication Jean-Paul Jennequin, dont l'ami Bruce Lit a proposé un entretien [Pour en savoir +] publié sur son site, Le Club de la fin de siècle mérite toute notre attention, même vingt ans après sa traduction par le même Jennequin.

Récit intempestif, en tant qu'il ouvrait il y 20 ans, un avenir à la pensée de ceux qui l'on lu, Le Club de la fin de siècle est d'une actualité brûlante. En effet le monde dystopique qu'il décrit, les personnages qu'il met en scène trouvent une résonance encore aujourd'hui. Surtout aujourd'hui !
Toutefois ma démarche avec cette entrée de blog est plutôt d'attirer l'attention sur le travail éditorial que BETHY proposait alors. Même si aujourd'hui le paratexte qui entoure la bédé est devenu chose assez courante, la qualité de celui que BETHY ajoutait peut encore servir de modèle.
Je vous en propose en échantillonnage :


Comme on le voit, quiconque voulait franchir le pas et s'acheter cette bande dessinée, se retrouvait en terrain connu, au fait de ce que pouvait produire le 9ème art britannique, grâce à ces quelques pages, et lire, en toute quiétude, le petit chef d’œuvre intemporel d'Ilya (alias Ed Hillyer).

Lequel n'était pas en reste pour captiver n'importe quel lecteur, comme le montre ces quelques planches :

On remarquera la numérotation des pages en forme de compte à rebours

.... Truculent et plein de tendresse pour les laissés-pour-compte, visionnaire dans le sens rimbaldien du terme, Le Club de la fin de siècle est aussi une lecture très distrayante qui donne à voir des personnages très loin des marionnettes qui peuplent -parfois trop souvent- la culture de masse pop. 

Placement sûr sur le marché de nos bandes passantes respectives, elle est de ces histoires qui se relisent sans ennui, dévoilant -au contraire- de nouveaux aspects au fur et à mesure que le lecteur acquière de l'expérience.

Cette dernière n'étant comme l'a si joliment dit Bernard Blier ; « qu'un peigne que te donne la vie, quand tu es devenu chauve. ».

Un éditeur serait bien avisé de rééditer cette belle tranche de vie intempestive, augmentée de sa suite jamais parue dans l'Hexagone, et bien que propriétaire d'un des tomes de l'édition vendu par  BETHY, je n'hésiterai pas remettre au pot.
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Je voudrais citer ceux sans qui cette entrée n'aurait pas été possible. Illya avec toute mon affection, Didier Pasamonik (éditeur), Jean-Paul Jennequin directeur de collection et traducteur, François Lemaire concepteur graphique, et BIGGER THE LOGO lettrage et pré-presse (?).  

lundi 16 avril 2018

Judge Dredd : Année Un

Fruit du partenariat entre la maison d'édition étasunienne IDW et de son homologue britannique Rebellion, propriétaire du mensuel Judge Dredd Megazine (JDM) et de l'hebdomadaire 2000AD, Judge Dredd : Année Un, commercialisé en France par les éditions Reflexions, propose du matériel inédit mais écrit par deux piliers des magazines britanniques. (Quand bien même les quatre numéros qui composent ce recueil sont-ils avant tout, destinés au lectorat nord-américain).

.... En effet, le scénariste Matt Smith est l'actuel grand Manitou (editor) de 2000AD et du JDM, et Simon Coleby, le dessinateur, est un habitué des comics d'outre-Manche ; il est d'ailleurs au sommaire des derniers 2000AD (à partir du n°2073) pour l'excellente série Jaegir, dont il est le co-créateur avec le scénariste Gordon Rennie.

Comme le titre du recueil le laisse entendre, il s'agit d'une aventure d'un jeune Judge Dredd, frais émoulu de l'Académie.
Une manière simple et efficace de contenter les nouveaux lecteurs, principalement américains où Dredd ne fait pas vraiment partie du paysage culturel (malgré ses 40 ans d'exercice et deux long-métrages). Et les connaisseurs, car il s'agit d'une aventure originale mais qui reprend l'essence du personnage.  
Et une aventure plutôt très bien troussée.

Simon Coleby n'est pas plus en reste que son compère et livre une prestation artistique dont il a le secret. Son style, qui confère à n'importe quel scénario une ambiance âpre et anxiogène, est toujours une leçon de storytelling. Si je devais le rapprocher de dessinateurs plus connus qu'il ne l'est lui-même, je dirais qu'il est le meilleur compromis entre un excellent Mignola et un Jock au mieux de sa forme.
.... La jeune maison d'édition Reflexions tire habillement son épingle du jeu, et propose un recueil en tout point égal à ce que font ses concurrents plus anciens, du moins à ce que j'ai pu en juger, et dans la même gamme de prix :16,50 €.  

.... En définitive, Judge Dredd : Anné Un est très loin d'être anecdotique, et permet au personnage de renforcer sa présence hexagonale avec un certain panache.
Entre Delirium qui publie le matériel anglais, Urban Comics qui a commercialisé quelques uns des crossover entre Dredd et les personnages de DC Comics, et Wetta orienté sur des productions mêlant l'univers de Mega-City One et quelques uns des franchisés de l'éditeur Dark Horse, et donc les éditions Reflexions qui s'occupent du pendant éditorial américain de ses aventures ; celles & ceux qui veulent faire connaissance du flic le plus dur et le plus intègre de la meilleure bédé de la galaxie n'ont que l'embarras d'un choix. 
Traduction & lettrage Yoann Boisseau

Qui pour le coup pourrait facilement faire mentir Jean-Paul Sarte, lequel a déclaré : « choisir c'est renoncer ».      

samedi 14 avril 2018

La Ballade de Lobo

.... Guidés par des forces qui les dépassent, Keith Giffen, Alan Grant et Simon Bisley vont rétablir la balance cosmique en réinventant Lobo à l'orée des nineties. D'un côté un surfer christique, et de l'autre donc un ange de l'enfer motorisé, qu'aurait pu croiser Bisley lors d'un de ses entraînements de powerlifting (activité sportive dont le but est de soulever dans trois exercices : squat, soulevé de terre et développé couché, le poids le plus lourd en un seul mouvement). Antithèse du héraut de Galactus et synthèse d'une certaine catégorie de héros qui occuperont le devant de la scène du vedettariat de la décennie qui l'a vu renaître [Pour en savoir +], Lobo se différenciera de la majorité de ces super-héros élevés à l'hormone de croissance™ et aux anabolisants™ en vivant des aventures ouvertement satiriques.
À gauche traduction de Jacques Collin pour Comics USA*, à droite d'Ed Tourriol pour Urban Comics
Reprenant un dispositif rendu célèbre par John Dos Passos [Pour en savoir +], la première mini-série qui occupe la moitié du recueil commercialisé par Urban Comics au prix de 19 euros, prix unique du livre©, ponctue son scénario d'inserts tels que carnet de notes (de Lobo), jeux, paratextes divers, etc. Un scénario qui tient sur un ticket de métro, quand bien même personne n'utilisera ce transport en commun, et qui obligera Lobo à escorter sa propre biographe, une vieille peau acariâtre qu'il a bien connue.
Écrite à quatre mains, mais pas dessinée avec les pieds, cette histoire est indispensable à tout homme de goût, intéressé par la culture de masse de la fin du vingtième siècle.

.... L'autre mini-série, encore plus outrancière, non moi non plus je ne croyais pas cela possible, est toujours écrite de la même manière à savoir que Giffen s'occupe du scénario et Alan Grant des dialogues, mais après que les dessins soient faits, amen !  
.... La maison d'édition Urban Comics, accompagne ces 8 numéros d'une préface écrite par Jean-Marc "Jim" Lainé, qui nous dit l'essentiel sur ce qu'on doit savoir lorsqu'on ne sait rien sur le personnage.
Lobo le plus "2000AD" des personnages DC
La balade de lobo est pour vous :
• Si vous aimez la musique de sauvage
• Si vous aimez The Boys, de Garth Ennis
• Si vous croyez qu'on peut rire de tout  
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* Comics USA a publié en 1992 la première des deux mini-séries proposées par Urban Comics, sous le titre de Le Dernier Czarnien, et la seconde sous le titre de Lobo frappe encore, l'année suivante.

Strike Back S06 : E01-02

.... Série télévisée de son temps, Strike Back applique dans sa sixième saison une stricte parité hommes/femmes, dans la distribution des rôles principaux. Elle est également placée sous l'obédience d'une scénographie vidéoludique. 

Restreint par la force des choses, et un canal émetteur-récepteur qui ne nous donnent pas la possibilité d'interagir avec le déroulement des épisodes, leur spectacle ressemble cependant à si méprendre à celui d'une partie de FPS (jeux de tir à la première personne). 

Une impression qui va d'ailleurs plus loin, lorsque les péripéties s'apparentent à l'obtention de bonus. Comme l'enfant et la voiture (du deuxième épisode). Qu'entérine le choix de terrains d'opérations très évocateurs, comme lorsqu'il s'agit d'un immeuble en ruine, ou du camp d'entraînement de l’ennemi (premier épisode).
La trame élémentaire la plus formulaire semble également présider ; ce qui n'enlève au demeurant rien à l'attrait de cette série.  Au contraire.

Captivante grâce au pouvoir d'attraction de la violence et de sa théâtralité, mais aussi grâce aux personnages qui, au travers d'un sens de l'humour affuté autant que nihiliste, compensent la crudité des missions de la Section 20.     

.... J'avais laissé tomber Strike Back après la très bonne première saison, les deux premiers épisodes de la sixième semblent sceller nos retrouvailles.


[À suivre ....]